« Voici donc, votre journal, un Lotto et un paquet de chewing-gum »
« Merci Fred, avoir un libraire comme toi, c’est une aubaine, tu es toujours de bonne humeur ! »
« Merci pour ce compliment mais il y a de quoi être heureux, la vie vaut la peine qu’on l’apprécie »
Ça, c’est mon quotidien. Moi, c’est Fred, j’ai 42 ans, j’ai ouvert ma librairie il y a trois ans, j’adore ce job. Souvent, je suis la première personne que mes clients croisent le matin. Un p’tit sourire, un mot gentil, et ils passeront une belle journée, j’adore ce job j’vous dis.
Je suis sûr que la majorité d’entre eux pensent que ma gaieté fait partie de mon tempérament, que j’ai une « bonne nature » comme on dit, vous savez, cette faculté à apprécier les petites choses de la vie, à savourer le quotidien.
Et pourtant…
Et pourtant ça n’a pas toujours été aussi simple.
J’avais 18 ans quand j’ai appris que l’être humain n’est pas immortel, qu’on peut quitter cette terre à tout âge, qu’on peut laisser ceux qu’on aime et, à 20 ans, passer de « l’autre côté ». J’avais 18 ans quand mon frère Stéphane nous a été enlevé, victime d’un accident de moto. Les années qui ont suivi ont été difficiles, vraiment difficiles. J’ai durant de longs mois eu l’impression que tout cela n’était qu’un cauchemar, qu’il allait revenir, qu’il allait pousser la porte et que nous allions retrouver cette complicité qui me donnait l’impression d’être vraiment moi. C’est ça, c’est exactement ça, je n’étais plus moi.
Et puis la vie reprend ses droits, même si vous souffrez, même si rien n’est plus pareil, vous poursuivez votre route, c’est ce que j’ai fait. J’avais toujours aimé cuisiner, c’est une passion pour moi. Je suis devenu cuisinier, j’ai eu la chance d’être embauché au « Domaine des Hautes-Fagnes », un hôtel réputé de la région. J’étais chargé de la réalisation des desserts, un travail d’artiste, j’adorais ça. Oh, du boulot, il y en avait, on bossait 14 heures chaque jour, mais comme on dit, quand on aime… on ne compte pas. Avec de tels horaires de travail, il arrivait très souvent que mes collègues et moi dormions sur place, question d’efficacité.
Mais, quand on a à peine plus de 20 ans, on a malgré tout besoin de se distraire. J’adorais mon boulot, je vous l’ai dit, mais j’avais, comme tous les garçons de mon âge, envie de sortir, de refaire le monde en compagnie de mes amis. Et c’est avec l’un d’entre eux, qui était aussi mon collègue de travail, que nous avons décidé, ce soir de septembre 1997, d’aller faire un tour à Verviers, histoire de décompresser un peu. Hors de question pour nous de boire de l’alcool, nous savions tous deux que le matin nous devrions être « au taquet » sous peine de nous faire massacrer par le chef, nous avions juste envie de voir du monde, et de profiter de notre jeunesse.
Nous étions détendus et heureux quand nous avons repris la voiture. C’était mon ami qui conduisait, moi j’en ai profité pour allonger mon siège. Quand vous travaillez 14 heures par jour, toutes les occasions sont bonnes pour dormir, ne serait-ce que quelques minutes.
Un choc atroce m’a sorti de mon sommeil. Je n’ai rien compris, j’ai juste vu de la tôle, de la ferraille, quelque chose qui ressemblait à un rail qui avait éventré la voiture. J’ai ouvert ma portière, je suis sorti, je ne comprenais rien de ce qui se passait, des gens hurlaient, me disaient de ne pas bouger, me disaient que tout allait bien se passer. J’ai vu mon ami, hagard lui aussi, il m’a dit qu’il ne s’était endormi que quelques secondes, qu’il n’avait rien pu faire…
Une dame est arrivée, elle m’a expliqué qu’elle était infirmière, que les secours allaient arriver mais qu’en les attendant, je devais m’asseoir, je devais l’écouter. Je l’ai fait, je me suis assis dans la voiture, j’avais mal au pied, elle m’a dit de le surélever, et la dernière chose que j’ai vue avant de perdre connaissance c’est tout ce rouge, tout ce sang qui colorait le tableau de bord… Et j’ai sombré.
Je me souviens de quelques flashes, je me vois au bord de la route, avec des lumières bleues qui clignotaient et des personnes penchées sur moi qui me disaient de tenir bon.
Et puis je me suis éveillé, j’étais dans un lit, dans une chambre toute blanche. J’avais horriblement mal au pied, j’ai regardé et j’ai vu tout un tas de ferrailles qui en sortaient. Mon père m’a expliqué que les médecins m’avaient opéré, qu’ils avaient posé des broches pour sauver mon pied, j’avais eu le talon arraché, j’avais laissé la moitié de ce pied dans cet accident. En s’endormant au volant, mon ami avait dévié vers la droite, la voiture avait percuté le rail de sécurité qui avait perforé la carrosserie à hauteur de mon siège, celui sur lequel je m’étais endormi. Les chirurgiens m’ont dit par la suite que si je n’avais pas été couché, ce n’est pas mon pied qui aurait été endommagé, cela aurait été mon cœur…
Je souffrais terriblement et on me disait que c’était normal, mais papa qui me connaissait mieux que quiconque m’a dit « Fred, je pense qu’il faut qu’on te fasse transférer dans un autre hôpital, je n’ai pas confiance ». Et une semaine après l’accident, j’ai été conduit dans un grand hôpital universitaire.
L’équipe qui m’a accueillie n’a eu d’autre choix que de « démonter » toutes ces broches qui avaient été posées. Le travail avait été mal accompli, le matériel mal choisi. J’ai été réopéré, les médecins ont décidé de me prendre un morceau de muscle du dos pour me refaire un talon, ils ont remis de nouvelles broches.
Durant deux semaines, chaque jour, lors du changement des pansements qui enveloppaient ce pied qui était en train de se « refaire », on devait m’endormir. La souffrance due à ces manipulations n’était pas gérable.
Et puis, après 21 jours de greffe, mon corps a décidé de rejeter ce muscle greffé, j’ai développé de graves infections et le constat a été sans appel, il fallait me couper le pied. J’avais 23 ans, j’avais peur… Une dame est venue me voir, elle m’a expliqué qu’elle aussi avait été amputée et elle m’a dit qu’il valait mieux perdre un pied que de se retrouver avec un pied-bot, quel horrible mot, quel horrible handicap…
Après 3 mois, je me suis retrouvé dans un centre de revalidation, j’y ai réappris à vivre, à faire les gestes du quotidien à cloche-pied, et puis à porter un « faux pied », une prothèse, une sorte de chaussure qui allait devenir ma meilleure amie, sans laquelle j’aurais dû me déplacer en chaise roulante, et j’avais 23 ans, je voulais voir le monde en position verticale, j’étais grand, 1,90m, pensez donc, je voulais qu’on le voie, je voulais qu’on me voie !
J’ai dû apprendre à prendre une douche sur un pied, à prendre les précautions pour me souvenir de mon handicap lorsque j’avais à me lever la nuit… toutes ces petites choses auxquelles on ne pense pas quand on a ses quatre membres.
Quand je suis sorti de revalidation, je suis rentré dans ma famille et là ça a été dur, j’ai vraiment eu beaucoup de mal à retrouver ma place de jeune homme, à retrouver la « gnak » comme on dit… J’ai voulu reprendre mon job de cuisinier, mais bosser autant d’heures par jour avec une prothèse, c’était une utopie, j’ai dû me résigner.
J’avais du mal à encaisser ce handicap, j’avais du mal à accepter que, dorénavant, je faisais partie de cette partie de la population considérée comme « plus faible », les handicapés. J’avais une autre blessure, une douleur qui prenait, elle aussi, énormément de place dans ma vie… Mon ami, celui qui conduisait la voiture lors de notre accident, n’était jamais venu me voir à l’hôpital. J’ai appris qu’il n’avait souffert que de quelques hématomes, et pourtant, il n’était jamais venu, il n’avait pas pris de mes nouvelles, il ne l’a toujours pas fait, 19 ans plus tard.
Heureusement, j’ai eu la chance d’avoir à mes côtés un ange gardien… un véritable ange gardien. Xavier B., Xavier avec qui j’avais été scout, Xavier qui a renoncé à ses deux réveillons en famille pour les passer près de moi, à me dire que ça allait aller, que je ne devais pas me décourager, que j’allais remonter la pente. Xavier qui m’a pris sous son aile, qui m’a dit « Allez Fred, on va retourner chez les scouts, tu vas leur montrer qu’avoir perdu un pied ne fait pas de toi un impotent, tu vas leur montrer que tu es plus fort que ça et, si ça tombe, un jour ils penseront à toi en se disant qu’on peut rester debout même après un terrible accident, tu vas devenir un exemple pour eux, ils se souviendront de toi, tu imagines l’importance du rôle que tu peux jouer auprès de ces petits ? ». Cette façon de voir les choses m’a sauvé, je me suis relevé, je leur ai montré, à ces enfants, qu’on peut tout surmonter ! Xavier, tu m’as ramené à la vie, tu m’as rendu le sourire, sans toi, je serais resté dans le fond, je n’aurais pu remonter. Je n’ai jamais trouvé les mots pour te le dire, mais aujourd’hui, je veux que tu le saches : sans toi, je ne serais pas devenu ce libraire souriant apprécié par ses clients, sans toi, je serais resté cet homme blessé, brisé par l’accident et ses conséquences.
Aujourd’hui, du haut de mon mètre nonante, je profite de la vie. Oui, je suis handicapé, mais on peut dire que j’ai bien rebondi. J’ai rencontré l’amour, Nathalie, qui accueille dorénavant avec moi les clients de notre librairie. Et puis, j’ai toujours aimé marcher et vu que j’habite une magnifique région, en Ardenne, ce n’est pas ce pied en moins qui m’empêche de savourer la beauté de ces chemins forestiers sur lesquels je déambule en appréciant les merveilleux paysages que la nature nous offre.

J’ai même appris à courir avec une prothèse de sport. Luc, que j’ai rencontré grâce à sa voisine qui est une amie, m’a permis d’essayer une lame de course et puis j’ai pu en obtenir une et j’ai intégré l’école de course « Je Cours Pour Leur Jambe » et petit à petit, j’arrive à grappiller quelques minutes, quelques mètres, à aller toujours plus loin et toujours plus vite. Dans mon malheur, j’ai la chance de bénéficier de l’assurance du responsable de l’accident. Du coup, ma prothèse de course a été financée par cette assurance.
C’est rarement le cas, la plupart des amputés le sont suite à des maladies ou à des accidents ne leur donnant pas droit à ces financements. Du coup, il leur est impossible de s’acheter ces prothèses indispensables à la pratique d’un sport qui leur est dès lors inaccessible. Leg’s Go les aide à se munir de ce matériel qui, maintenant je peux le dire, les aidera à changer leur propre regard sur eux : ils ont cru ne plus marcher et maintenant, ils courent !