Vas-y Laura, cours, cours, cours ». Ces hurlements d’encouragement sont ceux de mon père, Pascal, alors que je me démène sur le terrain de foot.

Et oui, je m’appelle Laura et depuis l’âge de 5 ans je joue au football. Faut dire que « je suis tombée dedans quand j’étais petite ». Mon père entraîne une équipe et pour moi « coup franc » « penalty » et autre « hors-jeu » sont des mots que j’ai appris à dire pratiquement en même temps que « Maman » ou « Papa ». Pour Anthony, mon grand frère, c’est la même chose. Papa nous a transmis sa passion et chaque week-end, Maman se retrouve au bord du terrain à nous encourager. Il n’y a pas que le foot que j’aime. J’ai, comme on dit, le sport dans le sang. Cardio en salle, vélo de route, j’ai besoin de bouger chaque jour, ça me vide la tête. Dans mon quartier on m’appelle d’ailleurs « la fille au vélo ».

Juillet 2012, nous rentrons d’une semaine passée dans le sud de la France. Bronzé, reposé, Papa reprend le chemin du boulot. Quelques jours plus tard, notre vie bascule dans l’horreur. Cet homme sportif, plein de vie, en parfaite santé nous quitte sans que nous ayons eu l’occasion de lui dire au revoir, de lui dire à quel point nous l’aimions. Terrassé par une crise cardiaque à 47 ans ! Maman, Anthony et moi sommes effondrés, écrasés sous le poids de la douleur, ne pouvant croire que nous ne le verrons plus, qu’il ne partagera plus nos repas, qu’il n’apparaîtra plus jamais dans l’embrasure de la porte, son large sourire semblant éclairer toute la pièce. J’ai 15 ans et mon papa, mon héros, vient de mourir…

Tant bien que mal, et parce que la vie ne vous laisse pas le choix, nous essayons de continuer à vivre. Nous savons tous trois que Papa n’aurait pas supporté que sa famille s’effondre suite à son départ. Maman se retrouve seule à élever ses deux enfants en pleine adolescence. Femme de devoir, elle relève ses manches et, brave petit soldat lancé dans une bataille qu’elle n’a pas choisie, elle avance en prenant soin de ses petits, de leurs petits ! Nona et Nono, ses parents, sont là pour la soutenir, heureusement. Mais l’amour de parents, aussi inconditionnel soit-il, ne parvient pas à remplacer la douceur des bras de celui qu’on aime et avec qui on a fait le choix de partager son existence.

Les jours, les semaines, puis les mois s’écoulent… la première année suivant le départ d’un proche est terrible. Chaque date symbolique rappelle des souvenirs heureux qui, en l’absence de l’Autre, deviennent de vrais coups de poignard dans le cœur…

Et pourtant, il faut avancer. A l’étonnement de tous, j’ai choisi pour orientation scolaire l’option esthétique. Et oui, moi la petite bonne femme sportive, très souvent juchée sur son vélo ou avec un ballon au pied, j’adore le monde de la beauté. Faire du bien aux femmes tout en les rendant belles c’est ce que j’aime. Etonnant, je le concède, mais pas incompatible du tout. Je trouve mon équilibre en combinant ces deux domaines presqu’à l’opposé l’un de l’autre.

J’ai un grand rêve : devenir joueuse de football professionnelle. Et si ça ne marche pas, et bien je choisirai ma deuxième option, je travaillerai dans l’esthétique !

Un matin de juin, en 2015, l’année de mes 18 ans, je me lève avec une terrible douleur à la jambe gauche. Je n’arrive pas à la plier, qu’est-ce que ça fait mal !

Je me dis que c’est sans doute la conséquence de ma séance de sport en salle d’hier. C’est vrai que j’ai forcé, et que combiner 4 entraînements de foot par semaine avec le vélo et la salle chaque jour, ça peut sans doute laisser des traces.

Cependant, la douleur est tellement intense que mon grand-père décide de me conduire à l’hôpital. Maman travaille et c’est donc en compagnie de Nono que je rencontre un orthopédiste qui m’examine et pense déceler une tendinite. Quand nous lui demandons s’il ne vaudrait pas mieux faire un examen radiologique, il nous rassure et nous renvoie à la maison en disant qu’avec un peu de repos, il n’y paraîtra plus…

Pourtant, les jours passent et j’ai de plus en plus mal. Je n’arrive toujours pas à plier le genou, je n’arrive plus à courir, je ne dors plus, cette souffrance qui ne me quitte pas devient insupportable.

Je sens que c’est grave, j’ai le réel sentiment que ce mal que je ressens n’est pas un « petit bobo », je pense que je suis malade, très malade… Maman décide de m’emmener dans un plus grand hôpital. Quand j’explique mes symptômes et depuis quand ils durent, on décide de me faire passer une IRM. Alors que nous rentrons à la maison l’hôpital nous appelle. Lors de l’examen, les médecins ont détecté une masse et souhaitent pousser les investigations un peu plus loin. Nous retournons les voir et on me fait une ponction. Les analyses de ce prélèvement révèlent que je souffre d’une tumeur. On décide de m’envoyer à Saint-Luc à Bruxelles afin que je rencontre un professeur spécialisé en chirurgie orthopédique. Nous obtenons un rendez-vous assez rapidement et lors de la consultation et au vu des informations qu’il détient, le professeur prononce ces mots que je n’oublierai jamais « Laura, c’est grave ! Il va falloir te battre. Assieds-toi, pleure un bon coup et puis bats-toi ! ».

J’ai 18 ans, et on m’annonce que je souffre d’un ostéosarcome. Un cancer qui ronge l’os de ma jambe et qui, si on ne l’arrête pas, pourrait me tuer. Ce cancer, ce crabe qui a pris possession de mon corps, va peut-être m’empêcher d’atteindre l’âge adulte. Il pourrait bousiller mes rêves, il pourrait faire de moi une victime supplémentaire à ajouter à son tableau de chasse !

Je suis effondrée, et je vois bien que Maman, malgré son air rassurant, est complètement déboussolée par cette terrible nouvelle. Elle qui a perdu l’amour de sa vie il y a trois ans à peine pourrait perdre sa fille. La vie est parfois tellement cruelle, tellement semée d’embûches insupportables !

Le professeur nous explique qu’il va m’opérer. Cet os atteint par le cancer, il le coupera pour le remplacer par une prothèse interne. Mais avant cela, il faudra passer par la « case chimiothérapie ».

Bon, je n’ai pas le choix, il me l’a dit, le Professeur, je dois me battre, je dois mettre toutes les chances de mon côté pour combattre ce mal, le vaincre et pouvoir poursuivre mon chemin, aller vers la vie que je me suis imaginée.

Les médecins ont programmé 10 séances de chimio. Au départ, je me dis que la chimio, ça va juste être une injection qui va m’aider dans ma lutte contre la maladie. Une formalité, quoi ! Je n’ai pas conscience que chaque séance va m’obliger à rester trois jours à l’hôpital, et que les substances qui s’écoulent dans mes veines vont me rendre malade, m’empêcher de manger, générer des aphtes qui envahissent ma bouche, et qui, combinées à mon appareil dentaire provoquent des douleurs insupportables. Heureusement, Maman est toujours là, passant chaque nuit à l’hôpital dans un lit près du mien. Régulièrement, à peine rentrée à la maison après une séance de chimiothérapie, je dois retourner aux urgences, en proie à des poussées de température intense. Je ne vais vraiment pas bien du tout !

Au bout de 8 séances, au vu de mon état d’affaiblissement et de mon amaigrissement me fragilisant un peu plus chaque jour, le corps médical décide d’arrêter la chimiothérapie et de passer à l’opération. Pour cela cependant, il faut que je reprenne des forces.

Au bout de quelques semaines, le jour de l’intervention arrive et c’est plutôt confiante, me disant que le bout du tunnel était enfin visible, que je me retrouve dans le bloc opératoire. Avant de sombrer dans le sommeil artificiel dû aux anesthésiants, je me dis que je vais enfin pouvoir revivre la vie d’une jeune femme de mon âge, que le pire est derrière moi.

Lorsque, le lendemain, je revois le Professeur qui m’a opérée, je déchante. Il m’annonce que le sport, pour moi, c’est fini. Jamais plus je ne pourrais courir.

Là, le monde s’écroule pour moi. J’ai cru que cette opération allait me permettre de vivre « normalement » et on m’annonce que je vais devoir renoncer à ce que j’aime le plus. Maman arrête de travailler, elle veut être là pour moi, veiller sans cesse sur son enfant souffrant.

La période de rééducation est terrible. Les douleurs restent horribles, et au bout de nombreuses séances de kiné, je n’arrive toujours pas à plier la jambe. Lors d’une consultation de contrôle, le chirurgien me dit que je dois faire plus d’efforts, qu’il n’est pas normal que les choses évoluent si lentement.

Je veux guérir et sur ses conseils je m’applique plus encore, je fais tous les exercices que l’on me prescrit. J’essaie de vivre le plus normalement possible. Je parviens même à passer mon permis de conduire malgré les souffrances qui m’épuisent et me minent. Je suis obligée, pour tenir le coup, de consommer de fortes doses de morphines…morphine

Et puis, lors d’une séance de kiné, le praticien me dit qu’il sent une boule à l’arrière de mon genou. Il me conseille de consulter rapidement afin de vérifier qu’il n’y a rien de grave.

A l’échographie réalisée à l’hôpital, je vois apparaître sur l’écran une masse en forme de trèfle à quatre feuilles. C’est tellement surprenant que j’en prends une photo ! Je n’ai jamais vu ça de ma vie, et visiblement le radiologue non plus.

Le verdict est sans appel, il s’agit d’une récidive, le cancer est à nouveau là !

Il faut m’opérer à nouveau, et vite !

Après l’intervention, le médecin nous convoque, Maman et moi. Il nous annonce que ce qu’il a enlevé est très mauvais, grave, et qu’un risque de récidive n’est pas à exclure.

Il m’explique que dans mon cas, il y a trois solutions. Soit rester comme cela en ayant une jambe raide qui risque d’à nouveau être attaquée par le cancer, soit de procéder à ce qu’on appelle une plastie de rotation, ce qui signifie qu’on me couperait le pied pour le greffer à la place de mon genou. Ou alors on m’ampute la jambe au niveau de la cuisse.

Abasourdie et ne comprenant pas tous les enjeux de ces « propositions », je rentre à la maison et prépare trois feuilles, une pour chaque possibilité décrite par le Professeur.

Après de nombreuses recherches sur Internet, je décide d’opter pour la plastie de rotation. Je l’annonce au Professeur qui me répond que finalement, ce n’est pas le bon choix… Son argument est que, vu mon âge, mon cerveau n’est plus suffisamment malléable pour assimiler le fait que mon pied va en fait devenir mon genou.

Je n’ai plus vraiment le choix, je ne peux plus supporter de souffrir autant, je décide donc de me faire amputer.

Le jour de l’intervention, Maman m’accompagne jusqu’aux portes du bloc opératoire. Je suis effrayée, en larmes. Je me dis que jamais je ne surmonterai ce qui va m’arriver. Maman me rassure : nous nous sommes documentées et avons appris que les prothèses de jambe permettent de nos jours de vivre presque normalement… J’ai su plus tard que, dès que les portes du bloc se sont refermées sur moi, Maman s’est effondrée en larmes, noyée par l’angoisse.

Lorsque je m’éveille après 5 heures d’opération, alors que j’ai imaginé ne pouvoir supporter la perte de ma jambe, je me sens soulagée. Je fais même une petite blague en disant que ça me fait une belle jambe, tout ça !

Et ma nouvelle vie commence.

Je vis 5 mois de revalidation intense. Je vis la semaine à l’hôpital et rentre le week-end. Je fais des rencontres incroyables, des gens positifs et qui comprennent ce que je vis, vivant eux-mêmes des situations de handicap. Jean-Louis, par exemple, qui a perdu les deux jambes dans l’incendie de sa maison. Lui et moi devenons inséparables. Nous nous présentons comme « le cul de jatte et l’unijambiste : deux personnes et une seule jambe » !

Tous mes amis « d’avant » ont disparu, trouvant des tas d’excuses pour ne pas venir me voir… une partie de la famille a aussi réagi de cette façon-là. Je ne peux pas leur en vouloir, j’imagine que cela devait être difficile d’affronter la situation. Cependant, Maman, Anthony et moi nous sommes sentis fort seuls. Heureusement, Nona et Nono, fidèles piliers, ont toujours été là.

Depuis, je me suis fait un nouveau cercle d’amis, et ceux-là n’en ont que faire de mon bout de moi en moins.

J’ai bien sûr abandonné l’idée de devenir joueuse de foot professionnelle, même si j’ai essayé de réintégrer mon équipe lors des entraînements en jouant en prothèse. Mais c’était trop difficile, je n’avais plus l’agilité d’avant…

J’ai aussi décidé de laisser tomber l’esthétique. Dorénavant, j’ai envie d’aider les autres et là, je commence des études d’éducatrice spécialisée.

J’ai repris le vélo. Maman avait peur, pensait que ça allait être trop difficile mais j’ai acheté des cales pour mes chaussures et malgré quelques pertes d’équilibre au début, je parcours chaque jour une dizaine de kilomètres, ça me vide la tête !

Un jour, un médecin me parle de Leg’s Go, et je décide de contacter Luc pour voir s’il pense pouvoir m’aider à recommencer à courir. Je n’en peux plus de cette immobilité imposée par mon handicap. Tout de suite, il répond présent et me suggère tout d’abord d’utiliser une chaise prêtée par Leg’s Go pour accompagner des personnes qui courent grâce aux prothèses fournies par l’ASBL. Quel bonheur, cela me donne encore plus envie d’essayer de courir.

Bientôt, je vais obtenir ma propre prothèse de course, Leg’s Go va me permettre de redevenir encore un peu plus moi ! Je suis tellement heureuse.

Ma famille et moi avons vécu des choses terribles, j’ai parfois cru ne jamais pouvoir retrouver une vie où je me sentirais bien, j’ai parfois cru sombrer et pourtant… je suis là, nous sommes là et nous avons trouvé notre place au sein d’une belle équipe qui m’encourage, qui nous encourage et qui nous aide à aller plus loin. Il ne faut jamais désespérer, je peux le dire aujourd’hui.

Winston Churchill l’avait dit, et il avait raison « Si vous traversez l’enfer, continuez d’avancer ». J’en suis sortie, et j’ai à nouveau confiance en l’avenir !

Texte : Geneviève Foret – Coach de vie diplômée