cvtstakwsaaua_m-jpg-largeLa vie réserve parfois bien des surprises… j’avais envie de vous raconter celles qui ont jonché mon existence.

Je suis Luc, j’ai 51 ans. J’ai vécu une enfance heureuse, dorée même, entre deux parents qui avaient fondé leur entreprise et une sœur avec qui je me suis toujours bien entendu.
Evoluant dans ce monde de l’entreprenariat, j’ai, dès la fin de mes études, repris le flambeau et créé à mon tour ma propre affaire dans le domaine de la construction. J’ai travaillé, beaucoup, énormément même… J’ai remporté de beaux succès, connu des moments de stress face à des clients difficiles à satisfaire. J’ai gagné pas mal d’argent, “à la sueur de mon front” comme on dit. J’ai connu la fierté de me faire un nom dans un domaine où la compétition est un art de vivre.
Le souci, quand on vit de cette façon, est que l’on ne sait plus savourer ce que l’on a, il faut toujours plus : plus de marchés remportés, plus d’argent, plus d’employés, plus de succès… et dès lors, on a de moins en moins de temps, pour soi, pour les autres, pour se faire du bien. On avance, avec des œillères, tout droit, toujours tout droit, et sans prêter la moindre attention au temps qui passe…
Et on court, on galope même, il faut être le premier, c’est la règle !
Et de préoccupations en stratégies commerciales, de stress en ruminations, je me suis retrouvé, un jour de mai, sur cette route qui devait me mener à un des chantiers que j’avais à surveiller.
C’était sans compter ces fameuses surprises que la vie parfois nous réserve, comme je vous le disais.
Une jolie route dans les environs de Dinant. Un tournant, un peu serré d’accord, mais juste un tournant… Et puis un arbre. Et puis un choc, un choc terrible. Et puis… plus rien… Juste une musique qui me semblait si forte, si bruyante…. C’est quoi cette musique ? Il m’a fallut quelques minutes pour me rendre compte que c’était celle qui sortait de ma radio, là, à quelques centimètres de moi. Je voulais arrêter cette musique, c’était ma priorité du moment… mais mon bras n’atteignait pas le bouton stop. J’ai compris que je me trouvais en fait à l’extérieur de ma jeep : j’avais été éjecté par la fenêtre, j’étais coincé sous ma voiture, qui, sous le choc, était retombée sur moi. J’aurais voulu bouger mais cette masse de tôles était si lourde… et puis j’ai vu qu’une branche sortait de ma jambe… j’ai appris quelques jours plus tard qu’il s’agissait en fait de mon fémur…
Les secours sont rapidement arrivés, on m’a réconforté, on m’a dit “ça va aller, Monsieur, restez avec nous” et moi, tout ce que je voulais, c’est qu’ils arrêtent cette musique !
Et puis il y a eu l’hôpital, toutes ces broches, ces bandages… et cette terrible douleur, cette indescriptible souffrance à la jambe droite. Je cherche les mots pour vous la décrire, et je n’en trouve qu’un : torture… Et cette étrange sensation que quelque chose de grave se passait sous ce plâtre fermé, cette impression que ma jambe allait exploser… C’était presque le cas. On m’avait plâtré sur une fracture ouverte, ma jambe se nécrosait. Au bout de quelques jours, et un transfert dans un hôpital universitaire obtenu grâce à l’intervention de mon beau-frère médecin, le verdict est tombé : gangrène, staphylocoques, infection qui se généralisait. Les médecins n’ont eu d’autre choix que de me couper la jambe droite, sans quoi je ne passerais pas la nuit.
Souffrant d’un œdème pulmonaire, pratiquement dans le coma, je n’ai pas compris ce qui s’est passé… On m’a raconté ces moments d’angoisse pour ma famille, cette épouvante que mes parents ont ressentie quand ce terrible mot « amputation » a été prononcé. Maman n’a plus jamais versé une larme depuis…
S’éveiller dans un lit d’hôpital avec à la place d’un membre un grand vide, c’est un choc, c’est un séisme même… C’est… déstructurant. Ce corps qui était le mien depuis 36 ans était devenu autre, et je ne savais pas comment j’allais pouvoir sans ce morceau de moi…
27 fractures, un bras presque arraché, une jambe coupée, j’étais considéré comme un miraculé. Tout le monde voulait me voir, ma chambre ne désemplissait pas, pensez donc : j’ai reçu jusqu’à 40 visites sur la même journée… Durant deux, trois semaines… au bout d’un mois et jusqu’à la fin de mon hospitalisation je n’ai plus vu que ma famille, mes proches qui m’ont porté à bout de bras.
Grâce à leur amour sans faille, grâce à la bienveillance et au professionnalisme des médecins, des infirmiers, des kinés et de tous ceux qui se sont occupés de moi durant mes dix-huit mois d’hôpital et de revalidation… et bien j’ai survécu. Malgré mes 19 opérations, mes plus de 400 points de suture, je me suis relevé, au propre, comme au figuré. De petits pas en petits pas, j’ai appris à marcher avec une prothèse, une “jambe de substitution”. Quelle victoire le jour où j’ai pu sortir de mon fauteuil roulant pour faire ma première balade à la verticale !
J’étais un patient modèle, j’avais confiance ! Je m’appliquais à suivre tous les conseils du corps médical, et, pour me remuscler, je me suis remis à la natation, sport que j’avais pratiqué à un haut niveau quand j’étais un petit garçon, et j’y ai repris goût.

Un an et demi d’hôpital, ça vous change une vie. Ca change vos repères, et puis, ça provoque des dommages « collatéraux ». J’y ai laissé mon entreprise… De patron “overbooké” comme on dit je suis devenu une “personne à mobilité réduite” sans boulot. Ma maison n’était pas appropriée pour cette nouvelle condition. Je me suis retrouvé à terre à plusieurs reprises, ma prothèse en bas de l’escalier en colimaçon et moi accroché à la rampe… L’univers que j’avais toujours connu n’était pas adapté à l’homme que j’étais devenu. En fait la vie que j’avais vécue durant 36 années n’était plus celle que j’allais pouvoir vivre, dorénavant…
J’ai sombré, j’ai coulé… Je ne savais plus quoi faire, on ne construit pas sa vie en pensant à un plan B si “ça” nous arrive, si tout est chamboulé par un accident, par une maladie, par un traumatisme, par un handicap…
De « quelques » verres pour oublier en somnifères pour occulter, je suis devenu dépendant à ces substances qui me sortaient de ce qui me semblait être un cauchemar : j’allais me réveiller, hein, tout allait redevenir comme avant, quand tout était facile… Et ça ne s’arrêtait pas, tout était effort, tout était à revoir… deux années très très dure, pour moi et pour mes proches qui me voyaient me noyer.
Et puis il y a eu un « sursaut », une prise de conscience : je ne pouvais pas, je ne voulais pas rester dans le fond, non, pas question ! Et là, j’ai compris que j’avais en moi des ressources insoupçonnées, celles qui m’ont permis de donner le coup de talon qui m’a ramené à la surface !
J’ai cherché et retrouvé du travail. J’ai rencontré l’amour de ma vie, je me suis même marié, moi qui ne l’avais jamais été ! Et puis j’ai continué le sport avec ma sœur. Et un soir, en devant le sport à la télé, j’ai découvert un truc incroyable : un gars, amputé des deux jambes, qui parvenait à courir avec des prothèses adaptées ! Je vous garantis que pour quelqu’un qui a cru ne jamais remarcher, courir, c’est du domaine de la magie ! Je voulais essayer, je voulais me prouver que j’étais capable de courir, avec une seule jambe ! J’ai sacrifié une partie de mes économies pour acheter une lame en carbone ! Ca a été dur, très dur, un travail acharné pour parvenir à apprivoiser cette prothèse, pour supporter les chutes, les blessures des premiers temps. Et puis j’y suis arrivé ! Courir avec mon épouse, avec des amis, ça, ça a été une vraie révélation… J’ai testé le vélo, sur une jambe d’abord et puis avec une prothèse… J’étais déjà bon nageur, j’avais donc les clés en main pour me lancer dans la pratique du triathlon !
Le soutien du public, la force de ses encouragements me porte, me transporte même.

Et malgré toutes ces occupations et la jolie vie que je m’étais aménagée, il me manquait un « ptit quelque chose » : j’avais envie, besoin même d’aider ceux qui avaient vécu le même drame que moi. C’est si cher, ces prothèses de course, et aucune aide financière n’est possible !
J’ai fondé Leg’s Go. J’ai pu m’entourer de fabuleuses personnes et ensemble nous aidons d’autres amputés à “remonter la pente”, et en courant, s’il vous plait !
Dans ma nouvelle existence, j’ai compris une chose : il y a toujours plus malheureux que soi… J’ai perdu une jambe, la belle affaire. Cela ne m’empêche pas d’avancer, d’avancer vite même, et cela m’a permis d’avoir envie de faire du bien, à ceux qui souffrent, souvent bien plus que moi !
Comme je vous l’ai dit, la vie réserve parfois bien des surprises… Je ne peux pas finir ce texte sans vous dire que, même si cet accident a été une épreuve douloureuse; il m’a sans doute ouvert les yeux sur ce qu’est la vraie vie : une chose merveilleuse, éphémère, dont il faut profiter à chaque instant… Je suis heureux, comme je ne l’ai jamais été !