14650769_1144936052250737_4237543078916046827_n1Quand parfois… la vie bascule…

Je suis Patrick, j’ai 54 ans.

J’ai toujours aimé conduire… comme d’autres aiment cuisiner, travailler le bois… moi, ma passion, c’est la conduite.

J’ai voulu concilier cette passion et ma vie professionnelle, j’ai créé ma petite entreprise de livraison en colis express. C’était dur, très dur. Nous savons tous à quel point il faut se battre pour s’en sortir comme indépendant. Mais quand on aime ce qu’on fait, on ne compte pas ses heures, ni ses efforts, on bosse, on veut y arriver. Parfois, malheureusement, ça ne suffit pas. Après avoir tout calculé, “raclé les fonds de tiroirs” comme on dit, je n’ai eu d’autre choix que de déposer le bilan. C’était en 2009 et mon rêve s’effondrait, j’avais 47 ans, et je me trouvais sans emploi. Quelle sale période ! II est difficile d’ouvrir les yeux pour constater que ce en quoi on a vraiment cru n’existe plus. Mais : “un mauvais chapitre ne désigne pas nécessairement la fin du livre” dit une citation.

A-t-on toujours le choix ? Il faut avancer. D’accord, j’avais perdu mon entreprise, mais j’étais vivant, père de famille, en couple, j’avais des responsabilités ! J’ai tenu bon, j’ai envoyé CV sur CV et après 3 mois de recherches, BINGO, j’ai trouvé un emploi de chauffeur/livreur, j’ai recommencé à respirer plus sereinement. La vie reprenait son cours après une parenthèse, douloureuse soit, mais une parenthèse, rien de plus…

Mon patron savait qu’il pouvait compter sur moi en cas de besoin, je suis un bosseur, un vrai, il l’avait vite compris. D’ailleurs, c’est vers moi qu’il s’est tourné lorsqu’il a eu besoin de remplacer un de ses chauffeurs, malade, pour le week-end du 15 août 2010. D’accord, j’avais prévu de passer ces deux jours en famille, mais mon patron m’avait fait confiance, il m’avait tendu la main quand j’avais cru ne pas retrouver de boulot, je n’allais pas le laisser tomber ! Non !

Pourtant, quand mon réveil a sonné ce matin-là, j’ai eu l’impression que je ne devais pas me lever. J’avais la sensation que cette journée allait être “un jour sans”. Mais bon, je m’étais engagé, je n’allais pas laisser mon patron dans la mouise. Je me suis levé, je me suis dit “Allez Patrick, Go”, et je me suis mis en route. J’ai préparé mes commandes, j’ai chargé ma camionnette et j’ai commencé mes livraisons. J’avais, entre autres, des pâtisseries à apporter dans une maison de repos. Je l’ai fait, et puis j’ai rangé mon matériel à l’arrière de mon véhicule et je me suis apprêté à reprendre le volant pour continuer ma tournée et enfin rentrer chez moi profiter de cette journée. Il n’était que 5h45 du matin…

Je me suis dirigé vers ma portière et je me souviens très bien avoir entendu un bruit de moteur qui “montait dans les vitesses”. J’ai pensé “Tiens, en voilà encore un qui se prend pour Fangio”. Et j’ai voulu entrer dans mon véhicule… Et là, j’ai senti un choc, très très court mais si… si puissant. Je ne comprenais rien à ce qui m’arrivait, j’étais là, face contre terre. Je percevais des voix, des discussions… J’ai pu bouger un peu la tête et j’ai vu une dame, je lui ai crié de me donner mon téléphone, je voulais appeler ma compagne, je voulais l’entendre, je voulais qu’elle vienne, vite… “Vite s’il te plait… Viens, je viens de me faire écraser par une voiture”.

Et puis plus rien… rien du tout. Le néant, un trou noir qui a duré un mois, quatre semaines de coma et puis un réveil dans un hôpital où je ne comprenais rien de ce qui m’arrivait. J’ai appris que je l’avais échappé belle, que durant les 72 heures ayant suivi mon accident, les médecins avaient préparé ma famille au pire : on ne donnait pas cher de ma vie…

Les mois ont passé, des jours entiers de souffrance et des visites médicales, des diagnostics, des transferts dans des hôpitaux différents et puis le verdict, le couperet est tombé : tout avait été tenté pour garder ma jambe gauche, affreusement abîmée, mais rien n’y avait fait, il fallait l’amputer… Ils allaient me couper la jambe ! Le choc, un choc aussi violent que celui qui m’avait mis face contre terre le 15 août… et puis, une fois de plus… je me suis dit que je n’avais pas le choix. Et je me suis résigné. Le 29 décembre, je me suis préparé pour descendre en salle d’op, j’ai dit “au revoir” à ma jambe, je me suis abandonné aux mains des spécialistes, et on m’a endormi. Après ce sommeil artificiel et sans rêve, je me suis retrouvé dans ma chambre… J’ai tendu la main vers le vide qui remplacerait dorénavant ma jambe et j’ai cru devenir fou : j’avais toujours mes deux jambes !

Je n’ai rien compris ! J’ai hurlé, j’ai appelé ma compagne, je lui ai dit “viens vite, je n’ai pas été amputé, viens, viens !” Elle ne m’a pas cru… Pour elle, je subissais les effets de la morphine. Elle a accouru et elle m’a trouvé au lit, avec mes deux jambes toujours bien à leur place.

Le chirurgien qui m’avait opéré nous a expliqué en détail ce qui s’était passé : en me préparant pour m’amputer, il avait constaté que tout n’était pas perdu. Il avait décidé de mettre en place un nouveau traitement destiné à sauver cette jambe abîmée. J’ai pleuré, j’ai remercié le ciel, j’ai serré la main de mon sauveur… tout allait s’arranger, tout allait bien se passer, tout allait redevenir “normal”… C’était tout ce que je voulais, moi, une vie normale !

Et je me suis acharné à guérir, j’ai fait tout ce qu’on me disait. J’avais mal, vraiment très mal, mais le personnel soignant me rassurait : c’était normal, j’avais failli perdre une jambe, tout de même.

Mais les mois passaient, on m’opérait, on me réopérait : 26 fois en tout, vous vous rendez compte ?

Et puis un jour, j’ai vu arriver celui qui avait sauvé ma jambe, mon “chirurgien sauveur”. Il venait me rendre une petite visite, ça lui arrivait, parfois… Mais là, il avait quelque chose à m’annoncer : il avait tout tenté, tout… mais son acharnement n’avait servi à rien… Il fallait cette fois vraiment m’amputer, sans tarder… Les souffrances atroces que je subissais depuis des lustres risquaient d’empirer, il fallait agir, vite… tout de suite même !

Le 3 juillet, on l’a coupée, cette jambe. J’ai encaissé, je me suis dit “Eh bien voilà Patrick, là, c’est fini, tu vas apprendre à vivre autrement, mais tout ça sera bientôt derrière toi. C’était sans compter sur ces coups du sort qui parfois nous frappent de plein fouet alors qu’on est toujours à terre. Un sale mot : staphylocoque. Un sale mot pour une infection tenace. Trois mois de lutte, de lutte encore et toujours, pour enfin pouvoir songer à être appareillé, une prothèse provisoire qui me permettait enfin de me tenir debout. C’est une vraie révolution d’être à nouveau à la verticale après une telle épreuve, vous pouvez me croire sur parole… Je suis resté… 33 mois sans marcher… Presque 3 ans !

Et puis il y a eu le combat, les assurances, les batailles juridiques auxquelles je ne comprenais rien, auxquelles je ne comprends toujours rien d’ailleurs, puisque rien n’est vraiment réglé, 6 ans après…. Tout ça parce qu’un jeune gars, sans permis, sans assurance, sous influence de l’alcool et se prenant pour un pilote de formule 1 a refusé une priorité de droite à un autre conducteur… Ça n’arrive pas que dans les films ce genre de drame, j’en suis la preuve… Regardez-moi !

Dans ce terrible accident, j’ai perdu plus qu’une jambe, j’ai perdu aussi foi en l’humanité, j’ai perdu foi en moi… C’est dur vous savez, de se reconstruire avec un handicap en ne sachant pas ce que vous allez devenir, si une décision de justice va vous permettre d’acquérir du matériel correct pour enfin vous déplacer.

Je vivote… oui c’est le terme, je vivote. J’ai pris 60 kg… et oui, j’ai pris 60000 grammes car je ne prends plus soin de moi, mon image ne me plait plus, ma vie est si difficile…

Et pourtant, dans ce parcours chaotique, j’ai entraperçu une lueur, là, tout au bout de long tunnel… En parcourant les pages d’un célèbre réseau social j’ai découvert un homme, d’à peu près mon âge, qui a créé une association pour aider des personnes qui, tout comme lui, ont perdu une jambe… Luc Huberty. J’ai mis du temps à oser, mais je l’ai contacté, je lui ai dit qui j’étais et il m’a écouté… Il m’a dit “ça va aller, tu n’es pas seul, tu n’es plus seul”.

Il court, Luc, il parcourt des km avec une lame en carbone, c’est magique, on dirait qu’il vole…

Moi, je n’arrive pas à marcher quelques mètres sans m’arrêter, je souffre. Et lui, il court !

Il m’a dit “un jour, ça pourrait être toi Patrick, crois-moi” et, comme pour me convaincre que rien n’est impossible, il m’a invité à participer à un triathlon découverte, moi, avec mes 60 kg de trop et ma chaise absolument pas adaptée au sport.

Et bien, vous savez quoi : je l’ai fait ! Accompagné d’Olivier et de Géraud, deux personnes fabuleuses que je n’avais jamais rencontrées avant cette compétition, j’ai parcouru 5 km en chaise, moi qui n’avais jamais roulé plus loin que le bout de ma rue sans être essoufflé ! L’amitié, la solidarité, ça vous change un homme !

Ça m’a ouvert les yeux, l’avenir, il existe, et il peut être beau ! Ça va être dur mais je vais maigrir, je vais refaire du sport, je vais recommencer à vivre.

Comme Guillaume Apollinaire l’a dit : “Il est grand temps de rallumer les étoiles” !

Parce qu’il n’est jamais trop tard !