13988281_10210299750231405_5935955577247444482_o13 mai 2001, un beau dimanche comme on les aime quand on a 27 ans et des projets plein la tête.

Comment ne pas être heureux ? J’ai rencontré la femme de ma vie, Christine, je l’ai demandée en mariage et elle a dit oui, la date est fixée, ce sera en juillet, on y sera vite…

Je suis employé dans une entreprise de construction, ça m’aide pour construire notre nid, je travaille comme un acharné. Elle sera magnifique, cette maison que nous avons imaginée à deux…

Je fais du sport, du tennis, j’adore ça, j’ai des amis, des projets plein la tête… C’est beau la vie, quand elle vous offre autant de cadeaux.

Bon, j’ai suffisamment travaillé pour aujourd’hui à la réalisation de notre cocon, je m’en vais échanger quelques balles sur le court. Je m’apprête à reprendre ma voiture quand j’aperçois la voiture de la voisine de maman qui s’arrête à ma hauteur. Je la connais depuis toujours, cette dame.

Quelques mots cordiaux échangés et il est temps que j’y aille. Le chien de ma voisine, surveillant notre conversation depuis le siège arrière, a visiblement pensé que je voulais du mal à sa maîtresse et, passant sa tête par la fenêtre, m’a fermement fait comprendre à qui j’avais à faire. Mon doigt a eu à faire à ses crocs, waow, il est expressif ce toutou ! Ok, j’ai compris mon grand !

Lundi 14, qu’est-ce que je me sens mal : je tousse, j’ai chaud, j’ai des nausées… un peu de repos et ça ira hein, Raphaël, un jeune homme comme toi, ça se retape vite…

Mardi 15 : je ne tiens plus debout…J’ai chaud, j’ai froid… j’ai l’impression de ne plus sentir les extrémités de mon corps… je sens que c’est grave, direction les urgences…

Infection généralisée grave, antibiotique en perfusion, on me soigne donc je vais me remettre, hein ! … sauf que ça ne s’améliore pas, mes reins fonctionnent de plus en plus mal, mon corps de 27 ans me lâche.

Je sombre. Je m’enfonce. Mais le corps médical s’acharne et quand je reprends finalement contact avec la vie, j’ai perdu le doigt que le chien de ma voisine avait mordu. J’ai perdu un index, bah… il me reste neuf doigts hein. Mais les médecins n’ont eu d’autre choix que de m’amputer des deux jambes, sous le genou. « Purpura » « Atteinte ischémique » « septicémie », tous ces termes que j’ai entendus mille et une fois sur mes deux mois d’hospitalisation expliquent ces amputations.

Une morsure de chien… deux jambes et un doigt en moins… cinq mois d’hospitalisation et de revalidation, cinq mois durant lesquels le temps s’est arrêté. Il s’est d’ailleurs arrêté durant un an.

Oui, il a fallu douze mois à mon corps meurtri pour récupérer et là, après ces jours et ces jours de souffrance et de ré-apprentissage de la marche et de l’équilibre et bien j’ai repris la vie là où elle s’était arrêtée. J’avais fait une pause, un peu comme si on arrête un DVD durant un moment et puis on repousse sur la touche play pour continuer à le regarder. J’ai poussé à nouveau sur cette touche et je me suis à nouveau lancé dans la bataille.

Oh, bien sûr, nous n’avions pas pu nous marier à la date prévue, mais qu’importe, il y a eu aussi un mois de juillet en cette année 2002 : et là j’ai enfin pu passer cet anneau au doigt de celle que je n’ai jamais cessé d’aimer, et qui m’a aidé à traverser l’enfer.

Elle m’a fait un cadeau merveilleux la même année, pour terminer 2002 en beauté, notre première fille a pointé le bout de son nez le 31 décembre, quel magnifique réveillon.

Notre maison, notre nid, et bien il s’est construit, plus tard bien sûr, avec presque deux ans de retard sur nos prévisions, mais on l’a bâti, et on y est bien. Nous y vivons à quatre maintenant, une deuxième petite princesse étant venue agrandir la famille ne 2005.

J’ai repris le tennis, aussi, j’aime toujours autant ça, c’est différent, mais c’est toujours aussi bien.

Vous vous demandez peut-être si j’ai développé une phobie par rapport aux chiens… Non, pas du tout, je considère ce qui m’est arrivé comme un accident, un coup de malchance… je ne me méfie donc pas de tous les chiens que je croise, bien sûr. Et pour tout vous dire, je n’ai même pas eu de ressentiment par rapport au chien qui m’a mordu, un coup de malchance je vous dis, pas une « intention malveillante ».

Et puis, en 2001, vous savez, lors de ma revalidation et bien j’avais rencontré un gars, d’une dizaine d’années de plus que moi, qui avait perdu une jambe dans un accident de voiture.

En 2015 j’ai vu qu’il faisait parler de lui car il avait créer une association pour aider les amputés à pratiquer la course à pieds : un de mes rêves.

Il n’y a pas de hasard, je pense que tout est écrit… ma rencontre avec Luc Huberty à un moment plus que critique de mon existence a débouché sur mon intégration au projet Leg’s Go. J’ai pu bénéficier des deux lames de course nécessaires à la pratique du jogging. J’entends parfois qu’on me compare à Oscar Pistorius, c’est vrai que c’est rare un double amputé qui court… Bah, la comparaison est flatteuse tant qu’elle se limite à ses prestations sportives.

Il y a toujours du positif dans tout ce que nous vivons, j’ai appris la valeur de l’existence et puis… vous ne me croirez peut-être pas et pourtant, je vous assure que ce qui va suivre est la pure vérité : avant mon accident, Christine me trouvait trop grand… Et bien lorsque j’ai pu être équipé de mes deux prothèses de marche, pour lui faire plaisir, pour « compenser » un tout petit peu le traumatisme qu’elle a subi tout au long de ces mois « perdus », j’ai demandé à mes prothésistes de raccourcir mes « mollets » de quelques centimètres… j’ai donc la taille exacte que ma femme souhaitait que j’aie… c’est tout de même fabuleux, ça, non ?
Je vous l’ai dit, durant un an de ma vie, le temps s’est arrêté. Et maintenant je peux vous dire : je vis tellement tellement « à fond » que cette année là, je l’ai rattrapée. Qui a dit que le temps perdu ne se rattrape plus ? A grand coup d’amour, d’amitié, de volonté, on élève des montagnes et on en atteint le sommet.