Corée, année 1985. Je suis Sonny, j’ouvre les yeux sur le monde. Ma vie débute dans un orphelinat, entouré de nombreux frères et sœurs d’infortune. J’y ai vécu six mois. Une demi-année avant que mes chers parents viennent me sortir de là pour m’offrir une vie entre une maman et un papa. Ils ont fait de moi leur fils, un fils couleur soleil et aux yeux bridés qui est devenu l’aîné d’une famille de trois enfants.

J’ai grandi, heureux au sein de cette famille aimante, je me suis construit, je suis devenu un garçon sûr de lui.

Je suis né avec une vocation : la cuisine ! Dès mon enfance, j’ai appris, testé, amélioré les techniques de cuisine, j’adore ça, créer de jolies choses qui font briller les yeux et frissonner les papilles de ceux qui les dégustent. J’ai décidé d’en faire mon métier, quand vous avez la chance d’exercer votre passion au quotidien, vous n’avez pas réellement l’impression de travailler.

J’ai toujours eu un tas de copains, je suis ce qu’on appelle un boute-en-train. J’adore rire, et faire rire plus encore. J’aime la vie, j’aime ma vie, j’ai cette faculté d’apprécier chaque instant de l’existence, ne dit-on pas que le « bonheur est un festin de miettes » ? Moi, je pense que si !

A 25 ans, j’ai rencontré Sophie, qui est devenue ma compagne, et nous avons décidé de nous installer ensemble et avancer dans la vie main dans la main.

En janvier 2012, nous avons décidé, Sophie et moi, de nous octroyer quatre jours à Bruges. Ce n’est pas le bout de monde, Bruges. On nous avait dit que c’est une cité magique, la petite Venise, à deux pas de chez nous, ça allait être super !

Nos sacs chargés dans la voiture, prêts à démarrer, je me suis rendu compte que j’avais oublié d’aller chercher le costume que je devais porter pour la fête du personnel… zut et zut encore, nous allions devoir nous arrêter à la boutique en partant, et se garer à Spa, ça n’allait pas être évident.

Pour éviter de perdre trop de temps, j’ai décidé de faire l’aller-retour de la ville à la maison à moto, ça irait bien plus vite, pas de souci de parking et ça nous retarderait de trente minutes maximum. Ce détail réglé, je me mis en route pour rentrer.

Et à 300 m de la maison, sans raison apparente, ma moto s’est mise à trembler, à « guidonner » comme on dit dans le jargon motard. J’ai perdu l’équilibre et je me suis retrouvé à terre, tout seul, sans raison apparente.

En jurant, je me suis remis debout. Enfin… j’ai voulu me remettre debout, car je n’y suis pas arrivé, ma jambe gauche ne me répondait plus.

J’ai essayé de voir ce qui se passait et là, j’ai compris que ce n’était pas un petit bobo : ma jambe était quasiment en angle droit par rapport à mon corps, ça avait l’air costaud comme blessure.

J’ai pris une bonne respiration et j’ai appelé les secours. Puis j’ai appelé Sophie. Ensuite, j’ai appelé mon patron : « Chef, j’ai un pépin, je crois qu’il va falloir prévoir mon remplacement pour un petit moment ».

Puis j’ai attendu l’ambulance. Une éternité : vingt minutes environ pour qu’elle arrive sur place ! Sophie était à côté de moi et me rassurait : « Ça va aller, Sonny, quelques semaines de plâtre et ce ne sera plus qu’un mauvais souvenir ».

Aux urgences, j’ai bien vu que « ça » s’agitait autour de moi, j’ai compris que l’état de ma jambe était préoccupant. J’entendais des mots comme « plus vascularisé », « risque d’infection grave », « innervation » : ça semblait sérieux. Je me suis retrouvé aux soins intensifs et, en une semaine, deux fois au bloc opératoire. Un chirurgien m’a expliqué qu’il faisait tout pour sauver ma jambe, qui avait été sacrément abîmée dans la chute et qui n’était plus irriguée. C’était comme si une barrière empêchait mon sang d’y passer, ma jambe était tout bonnement en train de mourir.

Au cours de ce séjour, j’ai souvent entendu parler d’amputation, mais les médecins se sont acharnés et je suis sorti de l’hôpital sur mes deux jambes et équipé de béquilles dont je n’allais plus pouvoir me passer durant un long moment.

J’avais 27 ans, et l’impression d’en avoir 80. Marcher était si difficile, et faire du vélo, ce sport qui me permettait de décompresser et bien, n’en parlons même pas : ma jambe était comme figée, chaque déplacement était une torture.

Mais j’avais 27 ans, et je mettais toute l’énergie de ma jeunesse à me retaper, j’avais tant de projets. Pourtant, j’avais beau me forcer à avancer, mordre sur ma chique pour ne pas laisser cette insoutenable douleur m’abattre et m’empêcher de vivre, elle était plus forte que moi, elle gagnait, elle avait pris le contrôle : elle dirigeait ma vie.

Tout était compliqué. Quand vous vous retrouvez avec la sensation d’avoir pour jambe un poteau de bois, quand vous ne pouvez plus fermer les portes des toilettes du restaurant parce que vous ne savez plus plier le genou, quand vous devez renoncer au métier qui vous fait vibrer parce que rester debout est insupportable… La vie prend alors un goût amer, infect même.

Une première prothèse de genou, mal positionnée a empiré les choses. Et puis, une complication en entrainant une autre, j’ai été contaminé par un staphylocoque, et puis un autre… L’hôpital devenait ma seconde résidence. J’ai été opéré quinze fois ! QUINZE fois, vous lisez bien, un vrai calvaire !

Petit à petit et de plus en plus, j’ai commencé à considérer cette jambe qui me pourrissait la vie comme un membre indésirable. Je n’en voulais plus, de ce bout de moi qui détruisait mon existence en m’empêchant d’être un garçon de 30 ans tel que je voulais l’être : ambitieux, joyeux, vivant ! J’n’en voulais plus, de cette jambe. Cette idée est devenue une obsession.

J’avais pris ma décision, mais je me demandais comment ça serait de vivre à cloche-pied. Je cherchais les réponses et j’avais repéré sur les réseaux sociaux une association qui regroupait des personnes ayant vécu une amputation : Leg’s Go. J’ai vu une publication qui annonçait que certaines d’entre elles allaient participer à une course sur le circuit de Francorchamps. Voir des amputés et en plus les voir faire du sport… Ça me parlait, ça : j’allais pouvoir poser toutes les questions qui se bousculaient dans ma tête, j’allais pouvoir prendre ma décision en connaissance de cause. J’y suis allé et je les ai vus, ces hommes et ces femmes avec leur allure « particulière » : marcher avec une, ou même deux prothèses vous donne une dégaine spéciale, une démarche reconnaissable entre toutes. J’ai été impressionné, j’étais à quelques mètres d’eux, mes éternelles béquilles au bout de chaque main, et je n’ai pas osé les aborder, je n’ai fait que les regarder évoluer, courir, se dépasser, faire un pied de nez au destin : soit, ils avaient perdu une partie de leur corps, mais rien ne semblait leur être impossible !

Ma décision était prise. J’ai vu mon médecin, je lui ai à nouveau décrit ma souffrance, ces symptômes que je ne pouvais plus encaisser, cette vie dont je ne voulais plus. Je lui ai dit : « Il faut me la couper, cette jambe ». Il m’a regardé, il m’a souri, il me comprenait, il était d’accord.

Tout s’est très vite enchaîné, l’opération programmée, ma famille, mes amis prévenus, quatre ans et demi de souffrance, ça suffisait, allez, qu’on en finisse !

Quand j’ai ouvert les yeux en salle de réveil, j’ai regardé le bout du lit, et j’ai vu ce vide, cette place qui serait dorénavant inoccupée, ça y était, j’étais unijambiste…

Je sais que pour la plupart d’entre vous, cela peut paraître difficile à croire, mais j’ai été si heureux de ne plus avoir à traîner ce fardeau que j’ai eu l’impression de recommencer à vivre, de respirer plus sereinement.

J’allais à nouveau pouvoir faire des projets. Vous savez, j’étais plus handicapé avec une jambe inutile que sans ! A ma sortie de l’hôpital, je suis très vite remonté sur mon vélo, j’ai recommencé à sortir avec mes amis de toujours, ceux qui ne m’ont jamais laissé tomber, ceux qui, comme mes parents, ont toujours été à mes côtés. Pour eux, rien n’a changé, je suis toujours le même Sonny, celui qui rit, celui qui fait rire, celui qui vit à fond chaque seconde… Sans leur soutien, sans celui de ma mère, de mon père, de Sophie et de ses parents, je sais que tout aurait été bien plus dur encore !

Ce qui a changé dans ma vie ? Le regard de ceux que je croise… Je vois dans leurs yeux un truc particulier, une étincelle que je ne percevais pas avant : c’est de l’admiration. C’est fou, ces gens m’admirent de continuer à sourire alors que j’ai une jambe en moins… S’ils savaient. S’ils savaient à quel point je suis heureux, à quel point chaque matin, je m’éveille en me disant : alors, qu’est-ce que je vais vivre de beau aujourd’hui…

Ah oui, vous savez, l’association dont je vous ai parlé un peu plus tôt ? Leg’s Go ! Et bien figurez-vous qu’après mon amputation, j’ai contacté Luc qui m’a invité à l’un de leurs entraînements ? J’ai osé y aller, je me suis intégré à leur groupe ! Peut-être que cela a été plus facile parce que je suis devenu « l’un des leurs ». J’y suis allé et ils m’ont accueilli : « Bienvenue Sonny, nous sommes heureux de te connaître ». Et là, je viens de faire un truc de fou avec eux : ils m’ont prêté une lame en carbone, une prothèse de sport et… j’ai couru. Entouré, encouragé par des coureurs de Leg’s Go, j’ai accompli l’impensable : j’ai parcouru les 20 km de Bruxelles !

Grâce à cette expérience, j’ai compris que la course à pied, ce ne serait pas pour moi, je préfère définitivement le vélo. Alors, perché sur ma bécane, je serai derrière ces drôle de coureurs sur une patte, je les encouragerai, je les admirerai parce qu’ensemble, on est plus forts !

Je suis Sonny, je vis sur une jambe, je relève des défis, je suis sportif, j’avance et je suis heureux !

« Vis pour ce que demain a à t’offrir et non pour ce qu’hier t’a enlevé ».

Texte : Geneviève Foret