Voici l’histoire de Sophie :
7 mars 2010, le carnaval bat son plein. J’adore cet évènement, j’ai toujours adoré ça ! C’est la fête, la vraie, tout le monde s’amuse, ça rit, ça danse, ça chante. Ce carnaval est le dernier de la saison, je ne le raterais pour rien au monde !

J’ai 16 ans et la vie devant moi. Des tas d’amis, des tas de projets, je suis heureuse et ça se voit, mon sourire en est la preuve !

Nous avons tous un peu trop bu. Quand on a notre âge, l’alcool, lors d’une fête, c’est un peu comme un passage obligé, une garantie de s’amuser… On n’est pas toujours très réfléchi quand on a 16 ans ! Je grimpe sur le char, assise à l’avant du tracteur, et on démarre. Nous avançons doucettement dans le cortège. Il y a monde de fou, quelle ambiance !

Vers 17h, un bruit gigantesque retentit. Apparemment, il y a eu un accident… Moi, je n’ai rien vu, je profite de la fête. Mon ami, Joévin, qui se trouve derrière moi, me demande si ça va. Pourquoi me demande-t-il cela ? Bien sûr que ça va, je m’amuse !

Tout à coup, je ne sais pourquoi, les personnes qui se trouvent sur le char que nous suivons se mettent à hurler. J’en vois même certains qui tombent dans les pommes ! Je ne comprends pas ce qu’ils crient. Et puis, devant moi, je vois cette fille… Même si je vis cent ans, je n’oublierai jamais son regard et son cri de terreur « Ta jambe, Mon Dieu, ta jambe ».

Quoi, ma jambe ? Je me penche, et là, je comprends… Il y a bien un problème, et pas un petit problème…

Ma jambe est pleine de sang, en lambeaux. Elle semble arrachée et ne tient plus que grâce à mon collant. Elle a été broyée quand les deux tracteurs sont entrés en collision… La petite échelle bricolée pour permettre aux fêtards de grimper sur l’autre char s’est transformée en véritable lame de rasoir, me sectionnant l’artère fémorale.

Je lève les yeux, je regarde Joévin et je dis « Ça ne va pas ! ». Il saute du tracteur et, aidé d’un autre ami, il me porte sur le sol. J’ai l’impression d’assister à une scène de film. Je reste consciente sans vraiment comprendre ce qu’il se passe… Mes amis sont en larmes, un tas de personnes courent dans tous les sens… La chemise blanche de Joévin est devenue rouge, et c’est mon sang qui l’a colorée ! Un médecin qui participe à la fête se précipite et comprime cette artère déchiquetée. Je ne panique pas, je me dis qu’on va me plâtrer et puis que je reviendrai poursuivre la fête avec mes amis.

Quand les secours arrivent, je leur demande de ne pas prévenir mes parents : j’ai bien trop peur de me faire disputer et d’être privée de sortie ! On me plonge dans le coma… Ma vie ne tient plus qu’à un fil, j’ai perdu tellement de sang… Un médecin appelle ma famille, et leur dit que je risque de ne pas m’en sortir. Il leur conseille de venir me dire au revoir… Imaginez : j’ai 16 ans et mes proches, désespérés, me disent au revoir, me murmurent leur amour…

Et puis, parce que parfois, on est plus fort que tout, même que la mort, au bout de quelques jours, je sors de ce sommeil artificiel. Mon heure n’est pas venue, je reviens parmi les vivants !

La semaine qui suit l’accident, on m’amène chaque jour au bloc opératoire, pour refaire mes pansements ! Les médecins m’expliquent qu’ils vont tout faire pour sauver ma jambe. Mais à quel prix ! Avant chaque opération, ils me préparent à l’amputation : « Ta vie primera sur ta jambe ! » Combien de fois l’ai-je entendue, cette phrase…

Chaque soin est une vraie torture, ça dure un temps fou. Je n’en peux plus de ces blouses blanches, de ces aiguilles, de ces cliquetis d’engins métalliques qu’on pose sur un plateau après nettoyé mes plaies…

Heureusement, ma famille, Joévin et mes amis, me rendent très souvent visite. Leur soutien me permet de tenir le coup. Un jour, Mathilde me contacte. Elle a été amputée suite à un accident à 15 ans, tout comme moi. Mathilde m’explique qu’on peut être jolie, joyeuse, sportive et pleine de vie sur une seule jambe… Elle me dit de lui faire signe, si j’en éprouve le besoin.

Le week-end suivant mon accident, comme les soins intensifs sont en personnel réduit, on ne me descend pas au bloc. On refera mes pansements lundi, pas de risque, on surveille «tout ça » ! J’ai une drôle de sensation, comment vous dire, un peu comme s’il y avait de l’air sous la peau de ma jambe… ce n’est pas douloureux, non, juste très bizarre, endolori… Et puis il y a cette drôle d’odeur, cette très mauvaise odeur.

Le lundi, on me transporte dans un autre hôpital pour me greffer un muscle. Quand le chirurgien enlève mes pansements pour me préparer pour l’opération, il comprend très vite que plus rien ne pourra sauver ma jambe. La gangrène a commencé son sale boulot : elle est en train de me prendre cette jambe et s’il ne l’arrête pas, elle me prendra la vie !

Le mardi 16 mars 2010, avec beaucoup de tact, mais sans cacher la vérité, ce médecin me dit qu’il n’a plus le choix, qu’il doit m’amputer. Je pleure, je hurle : « J’ai seize ans et vous allez me couper la jambe. NON ! Que vais-je devenir ? Une adolescente handicapée ? Ça va être quoi, ma vie, à partir de demain ? ». Je suis désespérée, je ne veux pas imaginer ce que va devenir mon existence ! Finie l’insouciance, finies les sorties, fini le bonheur ! Il aurait mieux valu que je reste dans ce foutu accident !

Heureusement, Joévin, que j’appelle en pleurant me calme « Soph, ça va aller, tu ne vas pas mourir, tu vas pouvoir encore faire plein de choses, même sur une jambe, tout ne s’arrêtera pas, on sera là, on sera avec toi, on ne te lâchera jamais. Il vaut peut-être mieux qu’on te coupe cette jambe plutôt que d’être opérée des tas de fois sans garantie de réussite ! ». Il ne saura sans doute jamais à quel point ses mots m’ont permis de tenir le coup !

Reboostée, je prends mon courage à deux mains et j’appelle mes parents. Ils s’effondrent… Je les rassure : ça va aller !

Après 8 heures au bloc, je m’éveille en proie à une souffrance insupportable. Mes parents et ma sœur assistent, horrifiés et impuissants, à mes cris de douleur. J’essaie d’être forte pour eux… Et puis, enfin, on m’injecte de la morphine. Soulagée, je sombre dans un profond sommeil libérateur.

Je reste quatre interminables semaines à l’hôpital. Une éternité ! J’ai tellement envie de retrouver ma famille, mes amis, Joévin … Je n’arrête pas de demander à ce qu’on me laisse sortir.

Pourtant, quand je rentre à la maison, c’est le choc, la désillusion… La vie sur une seule jambe est si compliquée ! Je dois attendre avant d’être appareillée d’une prothèse et je ne sais plus rien faire seule, ma vie est devenue un enfer ! Sans le soutien inconditionnel de mes proches, je sombrerais.

J’ai 16 ans et je n’ai plus d’autonomie ! Le moindre déplacement est une contrainte, mais je
Dois vivre, je veux vivre !

Quand enfin, je peux marcher, je reprends le chemin de l’école. Vu les bons résultats que j’ai
obtenus avant mon accident, j’ai pu passer en rhéto.

Au fil des jours, je redeviens une jeune fille « presque comme les autres ». Certes, mon quotidien est rythmé de visites chez le kiné, chez le prothésiste, etc., mais je me sens à nouveau libre !

Durant mes études, je vis avec Maman. Pauvre maman qui a tant souffert pour moi, avec moi… Maman si courageuse qui a toujours été là, qui est toujours là. Depuis ce fameux mois de mars, elle, ma sœur, mon frère et moi sommes soudés comme les doigts de la main

Les jours passent, je m’accroche, malgré mes douleurs. Le médecin qui m’avait amputée m’avait dit qu’après ça, je serais tranquille, que je pourrais « gentiment » me reconstruire. C’était sans compter les multiples opérations et complications qui ont fait de ma vie un véritable parcours de combattante ! Je suis devenue une guerrière. Quand je souffre, je ne suis plus que colère. Combien de fois n’ai-je pas jeté ma prothèse par terre, je la hais, ce symbole de mon handicap ! Chaque nouveau problème de santé me mine le moral ! Je déteste toutes ces contraintes que la vie m’impose ! Je veux seulement être une adolescente et m’amuser, moi. Je ne demande rien d’autre !

Et puis, à un moment, je comprends que si j’arrête d’avancer, si je ne fais plus de projet, c’est comme si je laissais gagner ce handicap ! Et je vous l’ai dit, je suis une guerrière !

A partir de là, je me reprends en main ! J’entame mes études d’éducatrice spécialisée et, malgré un tas de soucis de santé, je réussis mes 3 années sans souci ! J’en suis fière ! Je passe mon dernier examen avec un moignon en sang, mais je ne veux plus que mon amputation dirige ma vie, je suis plus forte qu’elle ! Le lendemain de cet examen, j’entre à l’hôpital, j’y resterai un mois entier !

La vie continue. Je suis devenue autonome et j’ai acheté ma maison, j’y ai accueilli mes deux chiens que j’adore et qui me donnent envie de me lever tôt, de bouger ! Je n’ai pas cessé de vivre suite à mon accident : « Tombe sept fois, relève-toi huit fois » dit le proverbe !

Certains m’ont tourné le dos, c’est la vie… Mais j’ai surtout rencontré un tas de personnes qui m’entourent et sont toujours là pour moi ! Il y a Sebastien, nous nous aimons, il est prêt à tout pour me rendre la vie belle. Et puis il y a ma famille, mes amis, ces fidèles qui m’aiment sans rien en avoir à faire de ce handicap. Récemment, j’ai retrouvé Luc, que j’avais croisé il y a quelques années chez notre prothésiste. Il a créé une association, Leg’s Go, qui aide les amputés, et aussi une école de course : « Je Cours Pour Leurs Jambes ». Je suis allée voir une de leur séance, j’y ai retrouvé Mathilde, le monde est tout petit ! En regardant courir ces extra-terrestres avec leur drôle de prothèse en carbone, je me suis dit « si eux peuvent le faire, moi aussi !». J’avais déjà essayé la course à pied après mon amputation, mais une chute m’avait incitée à capituler : j’avais trop peur de me blesser à nouveau. La première fois où j’ai gagné la piste d’athlétisme pour courir un tour de 400 m, j’étais terrorisée. Grâce à la main de Sébastien dans la mienne, grâce aux encouragements de cette fabuleuse équipe, grâce à la gentillesse de ceux qui donnent de leur temps pour nous aider à avancer plus vite, j’y suis arrivée, et j’y ai pris goût !

Toutes ces merveilleuses personnes sont devenues ma seconde famille ! Là-bas, j’ai rencontré un très chouette gars : Pierre-yves ! Il m’a réappris à faire du vélo, et ensemble, nous avons créé une équipe et participé aux 25 heures de vélo au profit de Leg’s Go, pour aider un autre jeune, Dylan, qui a perdu ses deux jambes dans un grave accident.

A mon tour d’aider ceux qui en ont besoin, ça me rend heureuse, et je suis désormais fière de ce que je suis ! Je ne me suis jamais sentie aussi bien, aussi épanouie, aussi « à ma place», et c’est en grande partie grâce à Leg’s Go !

Vis pour ce que demain a à t’offrir et non pour ce qu’hier t’a enlevé !

Texte : Geneviève Foret