tanguy01Je suis Tanguy, j’ai 22 ans.
J’ai toujours été passionné par la nature, depuis l’âge de 10 ans je vis une véritable passion : les parcs et jardins… J’adore ça, élaguer, planter, tailler, semer… ça me fait vibrer, ça me fait me sentir vivant. J’ai trouvé ma voie et je ne la lâcherai pas. Contrat d’apprentissage accompagné des études qui vont avec et hop, à 18 ans je décroche mon premier job. En janvier 2015 je deviens chef d’équipe dans une grosse boîte d’aménagement de parcs et jardins, c’est top !
Le vendredi 29 mai de la même année, avec mon patron, nous nous mettons à broyer les arbres coupés la veille… Gros boulot, ça va nous prendre la journée.
A midi, on mange un bout en vitesse et on s’y remet, la semaine a été longue, le week­end se profile à l’horizon, on va finir ce boulot proprement et à nous un peu de repos.. Faut dire que des journées de 11h, c’est habituel dans ce métier.
14h, j’empoigne cette grosse branche et je l’enfonce dans ce broyeur qui va la réduire en copeaux, comme je viens de le faire 50 fois depuis le début de cette journée.
Et là, allez savoir pourquoi, pourquoi à cette minute mon gant se prend dans l’engrenage et suit le même chemin que cette branche… Je me sens aspiré par la machine, c’est impossible de lutter et puis ça va tellement vite… Mon patron s’est précipité sur le bouton de sécurité et l’engin s’est arrêté mais moi je n’arrive pas à m’en retirer, j’ai le bras coincé, j’étouffe, le col de mon pull m’étrangle, mon patron m’en libère… Les secours mettront 15 minutes à arriver. Les pompiers de la région sont occupés “sur un feu”, les choses sont parfois rendues compliquées par le hasard. Pendant ce long quart d’heure mon patron me parle, je vois qu’il a peur, je le rassure : je sens mes doigts bouger, tout va bien. Une sirène, ouf, ils sont là ! J’entends une jolie voix féminine qui me parle, qui me dit de rester avec elle, qui me pose plein de questions. Je ne la vois pas, je suis coincé à l’intérieur de cet entonnoir à branche, je ne vois rien mais je l’entends, ça me fait du bien, ça m’aide à tenir durant ce moment interminable qu’il faut pour me sortir de là…
Et puis c’est comme un trou noir et puis on est dimanche matin et je m’éveille aux soins intensifs de l’hôpital de l’Espérance à Montegnée. J’ai plein de tuyaux autour de moi et un gros gros pansement au niveau de l’épaule et du bras gauche, zut, c’est mon “bon” bras, et oui, je suis gaucher… Avec ma main droite, j’ose m’aventurer pour évaluer les dégâts, tout doucement, j’explore ce bandage, mais…. non ! Non ! En dessous de mon épaule gauche, il n’y a plus rien, c’est vide.. On m’explique que quand on m’a retiré de la machine, mon bras était broyé, il était impossible de le sauver. Dorénavant, il faudra que j’apprenne à tout faire avec un seul bras ! Et en plus celui dont je me servais le moins.. Mais comment je vais faire, moi !
C’est dur, c’est moche, ça me fait peur, ça va être quoi, la vie avec un bras en moins ? Je vais avoir besoin d’une assistance 24h/24 ? Je vais rester célibataire jusqu’à la fin de ma vie ? Et ma passion pour les jardins, je dois l’oublier ?
Bon, j’ai 21 ans hein, je veux vivre, je VEUX VIVRE… Ok, j’ai bien compris qu’il ne repousserait pas, ce bras que ce salaud de broyeur m’a volé, et bien je vais faire sans.
On est mardi, ce cauchemar a eu lieu il y a 4 jours et bien je vais essayer d’écrire à la main droite, vous parlez d’un défi !
Une douce infirmière me tend un crayon et un bloc de feuilles et me voici replongé 15 ans en arrière, je réapprends à former mes lettres, je m’acharne, et j’y arrive… 3 semaines et mon écriture est acceptable… Correcte même. Ce crayon, je l’ai toujours, il représente le début de ma “guérison”.
3 mois à Fraiture, au centre de revalidation à apprendre à couper ma viande avec une seule main (si, si, c’est possible), à me relever si je tombe, à enfiler mes chaussettes… et aussi à constater qu’il y a des choses que je ne ferais plus jamais seul, même avec toute la volonté du monde : me couper les ongles, par exemple.
Je suis le seul amputé de bras mais je suis entouré d’une trentaine d’amputés de jambe. Ok, le handicap n’est pas le même, mais ils me comprennent, ils me soutiennent, ils arrivent à mettre des mots sur ce que je ressens, ils deviennent ma “meute”, je deviens l’un des leurs…
Jour après jour, semaine après semaine j’apprends à vivre différemment. Je sens à l’intérieur de mois une énergie, je ne sais pas si c’est de la colère, de la rage de vivre.. Mais ça doit sortir, je sens que je dois faire sortir ça. Le sport m’y aidera. Ok, on m’a dit que je ne pourrais plus nager et que courir… Valait mieux oublier. Bon, je vais les écouter, ce sera le judo, le hockey.. Et puis zut, je vais tenter de nager : waow, ça fait du bien…
A fraiture, une infirmière a contacté Patrice Le Rouzic pour lui demander s’il est d’accord de me rencontrer, j’ai tellement de question sur mon handicap. Patrice a lui aussi perdu un bras, il a perdu une jambe aussi, finalement, j’ai de la chance.. Nous nous rendons ensemble à une réunion organisée par l’ASBL Amptraide, c’est l’occasion pour des personnes ayant subi une amputation de discuter entre “personnes qui savent…”
Et là je rencontre un gars, un “vieux” de 50 ans. Patrice me le présente, il s’appelle Luc Huberty, il est amputé de jambe et fait du triathlon ! 50 ans, unijambiste et triathlète hein ? Si lui il fait ça, moi avec mon “petit” handicap et mes 21 ans, je dois parvenir à accomplir des exploits, non ? Cette rencontre me donne encore plus de “gnak”. Luc a créé une ASBL, Leg’s Go (pas mal ce jeu de mot…), qui offre des prothèses de course à des amputés de jambes. Avec les membres de son ASBL, Luc participe à des joggings. Ca me tente d’essayer. Le 1er mai, je me lance sur les 15 km de Liège Métropole, je n’ai jamais couru mais ça ne pas être bien compliqué, hein ! C’est Su­Per, j’adore ça. Ben tiens, je vais essayer les 20 km de Bruxelles avec Leg’s Go.. Ca me parle, ce défi, je vais même me faire parrainer pour participer à l’achat d’une prothèse pour un amputé de jambe, j’aime bien aider. J’aimais déjà les gens “avant”… Et depuis cet accident, j’ai l’impression d’être encore plus ouvert, je vais plus facilement vers les autres, en particulier vers les personnes handicapées, ça m’a ouvert aux autres, cette expérience. Y a pas de hasard, je vous le dis, moi, ces 20 km de Bruxelles, cette fabuleuse expérience que j’ai faite en compagnie de la douce Chloé, membre de Leg’s Go, en 1h54 (waow, j’aurais jamais cru courir si vite) et bien figurez vous que ça s’est passé le 29 mai 2016… un an jour pour jour après mon accident… Si c’est pas un signe que je vais bien, que j’avance… je ne sais pas ce que c’est !
C’est décidé, je vais reprendre une formation, je veux retravailler dans le domaine qui me fait vibrer ! Dès que je suis sorti du centre de revalidation, j’ai cherché du boulot, je me suis démené et j’ai trouvé un boulot administratif… C’est mieux que rien mais je sais que ce n’est pas ce qui me convient… Je veux à nouveau travailler dans le “vert”. Ok, je ne tronçonnerais plus jamais d’arbres, mais je m’impliquerais autrement : je vais devenir éco­conseiller. Ce n’est pas un bras en moins qui va m’empêcher de vivre, et de bien vivre même, non, je vais aller vers ma vie souhaitée, je vais le faire, et je vais le faire bien !