LIRE SON HISTOIRE

Bonjour, je suis Florentin, tout le monde m’appelle Flo.
Je suis venu au monde le 18 décembre 2003, un joli cadeau de Noël de 3880 grammes pour mes parents, Christine et Benoît et mes deux grands frères, Benjamin et Thomas.
Trois garçons dans une même famille, ça déménage. On s’amuse chez nous, on fait des bêtises. Parfois, maman ne sait plus où donner de la tête ! Papa, ça le fait plutôt rire toute cette agitation, il est fier de voir ses trois beaux fils grandir.
Avril 2009, j’ai 5 ans et je suis en 3ème maternelle, bientôt, je rejoindrai mes frères au Collège. Le mercredi 8, Maman me fait monter dans la voiture et nous nous mettons en route pour aller chercher papa au travail.
Arrivés sur place, je saute de la voiture, je galope pour aller rejoindre mon père qui se trouve dans l’atelier de menuiserie. Maman est derrière moi. Dans la cour, il y a un gros engin garé, il est beau, il est tout rouge comme un camion de pompiers. J’ai déjà vu mon papa s’en servir pour transporter des planches de bois super lourdes ! Ça avait l’air super facile ! Ooooh, j’ai trop envie d’essayer, juste pour voir si c’est aussi amusant que ça en a l’air.
Avec mes petites jambes de petit garçon, je grimpe sur la machine, il y a des boutons, des manettes… je tire sur une d’entre elles. Ça bouge, hé, j’y arrive, comme papa ! Mais comment on l’arrête, ce truc ? Il recule et, juste derrière moi, il y a une grosse étagère en fer. Aïe, la machine va foncer dedans !
J’ai peur, je vais me faire gronder là, car j’ai fait une grosse bêtise… Je saute de l’engin qui continue à reculer, je tombe et je me retrouve coincé contre la grosse étagère. Je n’arrive pas à bouger. Je crie aussi fort que je le peux. Je n’ai pas mal, mais j’ai tellement peur !
Maman arrive en courant. Elle hurle, je ne savais pas qu’elle pouvait crier aussi fort. Elle crie « Mais bougez ce truc ! ». Elle regarde sous la machine et crie encore plus fort, elle appelle papa qui arrive en courant.
Papa essaie de faire bouger la machine, mais elle est coincée, elle s’est mise en mode « sécurité », on ne sait plus la déplacer.
J’entends Maman dire « Benoît, attends… Il ne faut pas qu’on fasse n’importe quoi ! Comment allons-nous sortir notre petit de là ? ». Elle appelle les secours, elle leur dit que je suis coincé sous une machine et qu’elle a vu que ma jambe était presque arrachée.
Papa se précipite dans l’atelier et revient avec une sorte de barre de fer, je sais maintenant qu’on appelle ça un pied de biche. Avec son collègue, il essaie de dégager ma jambe. J’entends qu’il force, il fait des bruits comme les sportifs qu’on voit soulever des poids dans les films. Je sens que l’étagère bouge un peu.
Tout à coup, je sens qu’on me tire en arrière. On me déplace et maman prend ma tête sur ses genoux, elle me caresse les cheveux. Papa a mis sa ceinture autour de ma jambe et a arraché sa chemise pour en faire un pansement. J’entends des sirènes. Maman et papa m’ont dit plus tard qu’ils ont eu l’impression d’attendre une éternité avant l’arrivée de l’ambulance.
Je commence à me sentir mal, j’ai la tête qui tourne, j’ai peur, je m’agite… maman demande aux secours qu’on m’endorme et là je m’enfonce dans un « gros dodo », un sommeil d’enfant où je n’ai plus peur…
Plus tard, j’ai appris que Papa était très mal quand les secours sont arrivés. Maman a eu peur qu’il ne s’effondre. Il avait mal du côté du cœur, il tremblait, il était pâle, les médecins se sont occupés de lui et comme moi, il s’est retrouvé aux urgences, mais lui du côté des grands, moi j’étais du côté des enfants.
Arrivé à l’hôpital, je dors toujours. Maman m’a raconté qu’on a fait des radios de ma jambe. Quand les médecins ont fini de m’examiner, après un moment qui lui semble un siècle, ils viennent la trouver. Elle leur dit « Vous allez lui couper la jambe, n’est-ce pas ? ». Ils lui répondent que non, qu’on va m’opérer, qu’ils vont nettoyer mes plaies et réparer « tout ça ».
Papy est arrivé. Avec Maman, ils peuvent maintenant se partager entre papa et moi. Papa, ça va mieux, il s’est fait très mal en forçant pour me sortir de mon piège de métal, mais son cœur n’a rien… il peut quitter les urgences et venir me retrouver.
Après l’opération, j’ai comme des tiges de fer qui sortent de ma jambe. C’est impressionnant, mais ça rassure mes parents : on soigne ma jambe, ça va aller ! Pourtant, quelques jours plus tard, on leur annonce qu’il va falloir me couper un doigt de pied ! Ça les anéantis. C’est comme une douche froide pour eux : ils ont d’abord cru que je perdrais la jambe, on leur a dit que tout irait bien, maintenant ça ne va plus…voir leur tout petit garçon aux soins intensifs, c’est insupportable. J’ai appris bien plus tard que quand elle est rentrée à la maison après avoir appris cette nouvelle, Maman a jeté au jardin les chaussures que les cloches m’avaient amenées pour Pâques ! C’était des super baskets qui clignotent quand on marche ! Et bien Maman, elle ne pouvait plus les voir, c’était trop difficile pour elle ! Heureusement, les cloches m’avaient amené un tas d’autres cadeaux que j’ai reçus à l’hôpital !
Chaque jour, on me descend au bloc pour refaire mes pansements. Quelle sale période ! Je n’ai que cinq ans et je me retrouve dans une chambre remplie de machines avec des aiguilles plantées dans les bras, ce n’est vraiment pas amusant du tout. Pourtant, je ne me plains jamais, tout le monde me dit que je suis un « petit patient exemplaire » …
Et puis, après quelques temps, le verdict tombe… j’ai la gangrène. On m’explique qu’il va falloir enlever un morceau de ma jambe. Je ne comprends pas bien ce que ça veut dire. Tout ce que je veux, moi, c’est sortir d’ici, retrouver mes frères, mes grands-parents, mon chien, mes copains, et même l’école !
Quand on leur annonce qu’on doit m’amputer, Maman et Papa ont l’impression que le ciel leur tombe sur la tête. Leur monde s’arrête de tourner… Maman s’assied, tout seule sur un banc, et elle pense « Mon petit Florentin ne portera plus jamais de short », cette pensée lui tourne dans la tête sans arrêt.
Mes parents n’arrivent pas à croire qu’il n’y a pas d’autre solution, Maman veut absolument voir ma jambe, elle veut comprendre pourquoi on va amputer son petit garçon… Finalement, à force d’insister, les médecins acceptent, et leur montrent des photos de ma blessure. Quand ils voient ces clichés, Maman et Papa comprennent qu’il faut vraiment se dépêcher de me couper cette jambe malade. En plus, je commence à avoir de la fièvre. L’infection gagne du terrain. Mes parents pensent qu’ils vont me perdre !
Le jour arrive, ce jour où on va « m’enlever mon morceau de jambe », comme me le répète l’infirmière. Maman m’embrasse. Elle m’accompagne jusqu’à la porte du bloc opératoire. Elle me regarde entrer dans cette pièce en pensant « A partir d’aujourd’hui, rien ne sera plus jamais pareil ».
Les médecins ont dit à mes parents que l’opération pourrait durer très longtemps. La priorité est de garder mon genou, pour qu’il soit plus facile de m’appareiller par la suite. Deux heures après que je sois entré au bloc, un médecin vient voir mes parents et leur annonce « c’est fini ». L’attente a été si courte que Maman interprète ces mots comme l’annonce de mon « grand départ », elle fond en larmes. Le médecin la rassure… l’opération est terminée, tout s’est bien passé.
Quand mes parents peuvent enfin me voir, je dors toujours. Maman soulève le drap, il y a un vide à la place de ma jambe droite… Son petit garçon de cinq ans est amputé.
Lorsque je m’éveille, une infirmière est près de moi et me demande si je veux voir ma jambe. Non ! Je ne veux pas voir ! J’ai peur ! Je veux que tout le monde parte, je ne veux plus parler à personne, je ne veux plus voir personne. Je ne veux pas savoir qu’on m’a « enlevé ma jambe », je veux que tout soit comme avant ! Dans les histoires qu’on raconte aux enfants, même quand il se passe des choses horribles, ça se finit toujours bien ! Pour moi aussi ça va être comme ça ! Il va se passer quelque chose et tout va s’arranger !
Et puis non, aucune fée ne vient avec une baguette magique, aucun super-héros n’arrive pour faire repousser ma jambe… Alors, avec Maman, j’accepte petit à petit de bouger le drap pour regarder ce que j’appellerai dorénavant ma petite jambe.
Je suis devenu un petit handicapé. On me promène dans les couloirs dans un fauteuil roulant. Je vois les grandes personnes qui me regardent avec leurs yeux tout mouillés… et les enfants qui tirent sur la manche de leurs parents pour leur montrer ce drôle de petit garçon avec sa petite jambe. Maman déteste qu’on me regarde, elle pose une couverture sur mes jambes. Et puis un jour je lui dis « Tu sais, Maman, maintenant, j’aurai toujours cette petite jambe. Arrête de la cacher… ».
Un jour, le Docteur Stainier, qui me connait très bien me présente Lucie, une grande fille de 8 ans. Elle entre dans ma chambre en marchant. Et puis elle me raconte : elle est née en Inde et elle aussi a perdu un morceau de jambe. Et pourtant, elle marche ! Mais comment fait-elle ? Elle me montre. Elle enlève un morceau d’une de ses jambes : c’est une prothèse. Grâce à ça, elle marche, elle s’amuse avec ses amis, fini le fauteuil roulant. Et elle me dit « Toi aussi, tu vas avoir une belle petite jambe comme ça. Etre amputé, c’est pas grave, Flo, regarde-moi ! ». Elle m’a même apporté un cadeau : une de ces anciennes prothèses ! Elle me la donne pour toujours… Je la garderai toujours.
Et puis tout s’est enchaîné. J’ai fait plein de séances de kiné, et puis de la rééducation en piscine aussi ! C’était dur, ça faisait mal, j’étais parfois en colère et puis fatigué aussi !
Un vendredi, Benoît, qui travaille dans le magasin où on fabrique des prothèses, me place ma première « fausse jambe ». J’ai peur : je vais tomber. Mais Benoît me dit « Regarde là, Flo, il y a des barres auxquelles tu peux te tenir, vas-y, tiens-toi, et marche ». J’y arrive ! Trop fort ! Je marche !
Benoît veut récupérer ma prothèse pour pouvoir la finir ! Non ! Non ! Non ! Je ne veux pas la rendre, ça fait des mois que je suis assis ou couché ! Je veux rester debout ! Je ne suis plus un bébé, j’ai cinq ans et demi ! Ça se tient debout, un garçon de cinq ans et demi !
Il est gentil, Benoit, il me laisse la reprendre pour le week-end ! J’en connais deux qui vont être épatés : Benjamin et Thomas, mes deux frères qui, pendant mes cinq semaines d’hospitalisation, se sont demandé si je rentrerais un jour à la maison, et aussi si je remarcherais. Vous savez, Benjamin, qui a 6 ans de plus que moi, m’a raconté que quand on lui a dit qu’on allait m’amputer, a dit qu’il préfèrerait qu’on lui coupe la jambe ! Lui, il était grand, moi, j’étais trop petit pour qu’on me fasse ça…
En rentrant à la maison sur mes deux jambes, la première chose que je demande, c’est mon vélo Mickey ! Je venais juste d’apprendre à rouler sans mes petites roues avant mon accident ! En riant, mes parents me disent qu’il faudra attendre un peu. Tout le monde rit, la vie reprend ses droits !
Et moi, je reprends ma place dans la maison… Oh, il y a bien toutes ces visites chez le kiné, chez le médecin, mais au moins, je suis chez moi ! Choyé par Maman, Papa, Mamy, Papy… et puis avec mes frères, on joue et on rigole, comme avant !
Quand je retourne à l’école, une infirmière et la psychologue de l’hôpital viennent expliquer aux enfants de la classe ce qui m’est arrivé, leur montre ma prothèse. Les copains posent plein de questions : est-ce que ça fait mal ? Est-ce que je vais faire dodo avec ma fausse jambe ? Depuis, chaque début d’année, maman vient expliquer mon handicap aux autres enfants. Tout le monde est sympa avec moi. Il y a juste une fois où un garçon m’a traité de « jambe de bois ». Il s’est fait disputer par le directeur, et puis Tomy, mon meilleur ami, m’a défendu. Tomy, c’est presqu’un frère, on fait les 400 coups ensemble. Pour lui, je suis juste Flo, je ne suis pas le « petit amputé ».
Vous savez, j’ai une petite jambe, c’est vrai, mais je suis un garçon comme les autres ! Je fais des bêtises, je chante, je danse même, j’embête mes parents, je leur fais des câlins aussi. Pour moi, rien n’a vraiment changé !
Parfois, je m’amuse à montrer à mes copains comment on enlève et remet une prothèse ! Ça les épate, c’est comme si j’étais un robot !
Maintenant, j’ai presque 14 ans ! J’ai envie de faire plein de choses. J’aimerais faire du vélo, aller plus souvent à la piscine… J’ai envie de faire du sport.
Courir… courir ce serait un rêve ! J’ai besoin de bouger, à 14 ans on a tellement d’énergie…
Maman a tout le temps peur pour moi. Elle, elle sait que parfois, la vie fait de sales blagues. Elle a peur que, si je fais du sport, je me blesse et que je ne puisse plus marcher ! Papa, lui, il a envie que je bouge. Il explique à Maman que je dois vivre ma vie. Avec lui, avec mes frères, on rassurera Maman… Elle verra que maintenant, tout va bien !
Je sais que parfois, elle se sent coupable de ce qui m’est arrivé ! Et pourtant, personne n’y peut rien. J’étais un petit garçon qui a fait ce que plein de petits garçons auraient fait… ça a mal tourné, c’est tout !
Il y a peu de temps, j’ai rencontré Luc. Il a créé une Asbl qui aide les personnes qui ont perdu une (et même deux !!!) jambe(s) à acheter la prothèse qu’il faut pour courir. Il parait que ça coûte aussi cher qu’une petite voiture ! Avec le bourgmestre de ma commune, ils ont proposé à mes parents d’organiser un évènement pour récolter les sous nécessaires pour m’acheter la lame en carbone pour que je puisse courir ! Peut-être que bientôt, je pourrais moi aussi courir avec Tomy, avec d’autres enfants… peut-être que je vais être encore plus comme les autres ! Et puis, je vais pouvoir montrer de quoi je suis capable ! Car je suis capable de grandes choses, vous savez !
J’ai lu une citation de Mark Twain « Dans 20 ans, vous serez plus déçu par les choses que vous n’avez pas faites que par celles que vous avez faites. Alors sortez des sentiers battus. Mettez les voiles. Explorez. Rêvez. Découvrez. »

Texte : Geneviève Foret